Dans cette édition
Il y a un moment que je vois revenir chez presque tous mes clients. Le jour où une équipe comprend vraiment que l'IA raisonne bien et produit de l'information utile à la chaîne, quelque chose se déclenche : les documents se mettent à se multiplier.
Chaque question devient un document. Au début, c'est grisant et franchement pratique, ça débloque des sujets. Puis tout le monde finit par se noyer, y compris sous ce qu'il produit lui-même.
41 %
des salariés ont reçu du "workslop", un livrable IA sans substance, dans le mois écoulé
≈ 2 h
perdues en moyenne à rattraper chaque document concerné
186 $
de productivité perdue par salarié et par mois (estimation, étude US)
Je vois deux effets pervers, et ils se nourrissent l'un l'autre.
Le premier, c'est la surproduction. Le réflexe s'installe vite : une question se pose, hop, on demande son avis à l'IA, et on sort un document. On réfléchit de moins en moins à ce qu'on produit. On pédale. Au lieu de se challenger soi-même et de viser, même avec l'IA, un document minimaliste et centré sur la question (ce que je conseille à tous mes clients), on livre la réponse brute de l'IA. Or l'IA est verbeuse par défaut, et on oublie de se demander à qui ça s'adresse et pour quel usage. Le phénomène a même un nom depuis peu : le "workslop". Un travail généré par IA qui a l'air propre mais qui manque de substance, et qui repousse l'effort sur celui qui le reçoit. D'après une étude de Stanford et BetterUp publiée par la Harvard Business Review, 41 % des salariés en ont reçu dans le mois, avec près de deux heures perdues à chaque fois pour démêler le vrai du remplissage.
Ce workslop tient aussi à un marché du travail en pleine mutation. Longtemps, on a jugé un travailleur au temps passé au bureau. Heureusement, cette époque se termine. L'autre mesure classique, c'est la quantité produite, et c'est justement celle que l'IA semble combler d'un coup. Alors par réflexe, on produit. Beaucoup. Pour prouver qu'on travaille. Le souci, c'est que le vrai travail d'aujourd'hui, ce sont des décisions, des réflexions, des actions. Rien de mesurable en temps ni en volume immédiat. C'est dans la durée, aux conséquences, qu'on en voit la valeur.
Le second effet est le miroir du premier. Sur certains sujets, il reste nécessaire de lire un document dense, technique, fouillé. Même écrit par une IA, c'est de l'excellent contenu. Sauf que certains managers ne lisent plus ce qu'on leur envoie : ils demandent le résumé, ou pire, ils collent le document dans leur propre IA pour en tirer un résumé. Et là on enlève des détails, des raisonnements qui étaient justement importants. On gagne du temps et on perd le sens. On dilue jusqu'à ne plus rien décider clairement, on crée du brouillard.
Cette boucle demande énormément d'attention du management, et pas mal de règles internes. C'est un problème qui se répète partout où je passe. Ma conviction, c'est qu'il se joue à trois niveaux.
Au niveau individuel d'abord. Chacun est responsable de la qualité et du contenu de ce qu'il produit. Le test que j'aime bien : "Est-ce que moi, je lirais ce document si un collègue me l'envoyait ?" Si la réponse est non, on coupe, on recentre, ou on n'envoie pas.
Au niveau collectif ensuite. Le travail reste humain. Le jugement compte encore. Sur certains dossiers, il faut lire le dossier, pas son résumé, et prendre la décision en connaissance de cause. C'est une discipline, elle se décide et elle s'entretient.
Au niveau du management enfin, en définissant le cadre, l'objectif et ce qu'on entend par valeur travail dans l'entreprise. Pas le nombre d'heures passées. Pas le nombre de documents créés. Le résultat, l'objectif, qui doit donc être encore plus clair pour les équipes et les individus. Des méthodes existent, comme les OKR (des objectifs assortis de résultats clés mesurables), mais elles demandent un vrai travail managérial et une remise en cause de la posture, pas toujours facile. Une nouvelle preuve que l'IA est un sujet de management, pas simplement un outil informatique. J'y reviens dans une formation dédiée organisée avec NEXTYou début septembre.
L'IA n'a pas rendu la lecture optionnelle. Elle a juste rendu l'écriture gratuite.
Reste la réponse structurelle, celle qui marche le mieux dans la durée : une mémoire partagée. L'IA peut aider à construire une couche de mémoire de l'entreprise et de ses objectifs, appelable par n'importe quel employé. Quand je reçois un rapport que je ne comprends pas bien, plutôt que d'en faire mon petit résumé dans mon coin, j'interroge cette mémoire centrale : "je ne comprends pas ce rapport, remets-le dans son contexte, donne-m'en une version que je peux suivre." Tout le monde interroge alors la même mémoire, avec le même raisonnement, au lieu de dupliquer dix résumés privés et dix biais différents.
C'est exactement l'idée que défend Jack Dorsey quand il parle d'entreprises devenues des "mini-AGI" : une couche d'intelligence au centre, que chacun peut interroger, capable de restituer les décisions passées et même de les challenger.
L'IA est un sujet de management, pas un outil informatique.
Diriger par les objectifs à l'ère de l'IA, ça se travaille.
Formation NEXTYou × IAStratégie360 — début septembre (mercredis 9 et 16, ou week-end des 19-20)
"Workslop" : quand le travail IA détruit la productivité
Harvard Business Review
L'article qui met un nom sur le problème : ce travail d'IA qui a l'air fini mais refile la charge au suivant. À lire pour la lucidité, et pour le coût chiffré.
PodcastEvery company can now be a mini-AGI
Jack Dorsey — Sequoia
Sa vision d'une couche d'intelligence au centre de l'entreprise, que les employés et même les clients interrogent directement. Discutable, mais stimulant.
Outil5days, la mémoire de vos réunions et de vos projets
5days.com — startup belge
Une startup belge dont j'apprécie l'outil et que j'accompagne sur le marché. Il capte le contenu des réunions, y ajoute vos documents, groupe le tout par projet et par base de connaissances, puis vous laisse interroger cette mémoire et vous renvoie rappels et tâches. Le genre de brique qu'on peut aussi mettre en place chez vous, sur mesure.
Puisque je passe mon temps à dire qu'il faut comprendre l'outil avant de l'utiliser, autant être cohérent. J'ai publié sur edukia un petit programme gratuit pour expliquer l'IA simplement : "IA, mode d'emploi", sept épisodes de cinq minutes, chacun avec un quiz.
Ce que c'est, comment ça marche, ses limites, les hallucinations, les deepfakes, la triche, les données. C'est pensé pour les ados, mais honnêtement, beaucoup de parents et de dirigeants y trouveront de quoi se caler les idées. C'est gratuit et sans inscription. 🙂
Petite parenthèse : je serai off pendant deux semaines, toujours dispo pour un café virtuel, et je vous livrerai mes prochaines réflexions dans la semaine du 16 août.
edukia — "IA, mode d'emploi"
Sept épisodes de cinq minutes, chacun suivi d'un quiz, pour comprendre l'IA sans catastrophisme ni hype : fonctionnement, limites, hallucinations, deepfakes, données, usage vs triche. Ados, parents, enseignants, curieux.
edukia.space/ia
Une veille IA gratuite pour votre business, ça vous tente ?
Toutes les deux semaines, une analyse personnalisée de l'actualité IA pour votre secteur. Gratuit.
Bel été,
Laurent Dupont
IAStratégie360
dupont.laurent@iastrategie360.com
Si vous connaissez quelqu'un qui devrait lire cette newsletter, partagez-lui ce lien : iastrategie360.com/newsletter
Un email par semaine, 4 minutes de lecture. Pas de spam.
Recevez la prochaine édition